lundi, 04 août 2014

La nuit du 4 août 1789

" Nos philosophes répondent que les pauvres, qui dorénavant prendront tout, ne demanderont plus rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre, à moins d'un massacre général "

Rivarol

"Il n'est pas douteux que quelques zélateurs de Jean-Jacques et de la révolution d'Amérique n'aient eu le projet, dès le début, d'anéantir les ordres et de donner pour tout appui au trône des formes et des principes démocratiques. On appelle cela une conjuration ; mais malgré le succès inespéré de ces tentatives, on aperçoit plutôt des conjurés qu'une conjuration. On ne sait comment, sans plan, sans but déterminé, des hommes divisés par leurs intentions, leurs mœurs, leurs intérêts, ont pu suivre la même route, et arriver de concert à une subversion totale."

Mémoires du constituant Pierre-Victor Malouet

En une nuit, l'abolition des privilèges et droits seigneuriaux était consacrée.

4aout1789.jpg

Dessin de Monnet, gravé par Helman

La séance historique, devenue légendaire, avait pourtant  commencé  par l’examen d’un décret visant à restaurer l’ordre et la loi en France.
La Grande Peur poussait en effet les campagnards frappés par la disette à piller les châteaux, à brûler les documents où étaient consignés les droits féodaux et, plus génralement, à toucher aux intérêts de la noblesse et  à ceux de la bourgeoisie.
Tout ceci incitait les députés à défendre la propriété soit par la force soit par des concessions.  Dans un premier temps il s'agissait de rappeler au peuple le respect dû à une légalité devenue toute théorique.

La force
- Protéger le droit sacré de la propriété -

" L'Assemblée nationale, considérant que, tandis qu'elle est uniquement occupée d'affermir le bonheur du peuple sur les bases d'une constitution libre, les troubles et les violences qui affligent  les différentes provinces, répandent l'alarme dans les esprits, et portent l'atteinte la plus funeste au droit sacré de la propriété et de la sûreté des personnes ;

  •  Que ces désordres ne peuvent que ralentir les travaux de l'Assemblée et servir les projets criminels des ennemis du bien public;
  •  Déclare que les lois anciennes subsistent et doivent être exécutées , jusqu'à ce que l'autorité de la nation les ait abrogées ou modifiées ;
  •  Que les impôts, tels qu'ils étaient, doivent continuer d'être perçus aux termes de l'arrêté de l'Assemblée nationale du 17 juin dernier, jusqu'à ce qu'elle ait établi des contributions et des formes moins onéreuses au peuple ;
  •  Que toutes les redevances et prestations accoutumées doivent être payées comme par le passé , jusqu'à ce qu'il en ait été autrement ordonné par l'Assemblée;
  •  Qu'enfin les lois établies pour la sûreté des personnes et pour celle des propriétés, doivent être universellement respectées.

La présente déclaration sera envoyée dans toutes les provinces , et les curés sont invités à la faire connaître à leurs paroissiens , et à leur en recommander l'observation. "

Les concessions
- Faire céder des intérêts particuliers à l'intérêt général -

Puis, au cours des débats,  deux représentants de la haute aristocratie - le vicomte de Noailles, seigneur ruiné, et le richissime duc de l'Aiguillon - proposèrent, pour ramener le calme dans les provinces, d'en finir avec les droits seigneuriaux et d’instaurer un impôt proportionnel aux revenus. La veille, l'un et l'autre avaient déjà fait savoir qu'ils renonçaient  à leurs droits féodaux.
Le vicomte de Noailles prit la parole, secondé par le duc de d'Aiguillon - ainsi que le rapporte le Moniteur, rédigé au mois de novembre 1789 :

" Comment l'établir, ce gouvernement ? Par la tranquillité publique. Comment l'espérer, cette tranquillité ? En calmant le peuple, en lui montrant qu'on ne lui résiste que dans ce qu'il est intéressant pour lui de conserver. Pour parvenir à cette tranquillité si nécessaire, je propose :

  1. Qu'il soit dit, avant la proclamation projetée par le comité, que les représentants de la nation ont décidé que l'impôt sera payé par tous les individus du royaume, dans la proportion de leurs revenus ;
  2. Que toutes les charges publiques seront à l'avenir supportées également par tous ;
  3. Que tous les droits féodaux seront rachetables par les communautés, en argent, ou échangés sur le prix d'une juste estimation , c'est-à-dire d'après le revenu d'une année commune, prise sur dix années de revenu ;
  4. Que les corvées seigneuriales, les mains-mortes et autres servitudes personnelles seront détruites sans rachat.

A l'instant un autre député noble, M. le duc d'Aiguillon, propose d'exprimer avec plus de détail le vœu formé par le préopinant ; il le conçoit ainsi : 

" Messieurs, il n'est personne qui ne gémisse des scènes d'horreur dont la France offre le spectacle. Cette effervescence des peuples, qui a affermi la liberté lorsque des ministres coupables voulaient nous la ravir, est un obstacle à cette même liberté dans le moment présent, où les vues du gouvernement semblent s'accorder avec nos désirs pour le bonheur public.
Ce ne sont point seulement des brigands qui, à main armée, veulent s'enrichir dans le sein des calamités : dans plusieurs provinces, le peuple tout entier forme une espèce de ligue pour détruire les châteaux, pour ravager les terres, et surtout pour s'emparer des chartriers, où les titres des propriétés féodales sont en dépôt.
Il cherche à secouer enfin un joug qui, depuis tant de siècles, pèse sur sa tête; et il faut l'avouer, messieurs, cette insurrection, quoique coupable (car toute agression violente l'est), peut trouver son excuse dans les vexations dont il est la victime. Les propriétaires des fiefs, des terres seigneuriales, ne sont, il faut l'avouer, que bien rarement coupables des excès dont se plaignent leurs vassaux ; mais leurs gens d'affaires sont souvent sans pitié et  et le malheureux cultivateur, soumis au reste barbare des lois féodales qui subsiste encore en France, gémit de la contrainte dont il est la victime.
Ces droits, on ne peut se le dissimuler, sont une propriété , et toute propriété est sacrée ; mais ils sont onéreux aux peuples, et tout le monde convient de la gène continuelle qu'ils leur imposent.

La Nuit du 4 août. Réimpression de l'ancien Moniteur

Au cours de la séance -  qui dura jusqu'à 3 heures du matin - il n'est pas impossible non plus que " dans une situation de crise, les dynamiques propres de l’assemblée ont pu entraîner des députés à adopter des positions révolutionnaires qui, quelques semaines auparavant, leur auraient paru totalement inconcevables."(Laurent Bonelli)

- Lâcher le superflus, conserver l'essentiel -

Ce que certains appelèrent la "nuit des sacrifices" -  que d'autres appelèrent "la nuit des dupes",  la " Saint-Barthélémy des propriétés" ou encore " l'orgie législative " - fut , au départ, une tentative pour  ramener le calme dans les provinces et empêcher l'incendie de se propager et de réduire en cendre la monarchie elle-même.

Passé le moment d'euphorie,  les députés décideront  que seuls les droits féodaux pesant sur les personnes seront abolis sans indemnité ( ce qui était le cas notamment pour la  dîme) tandis que d'autres devront être rachetés (comme  les cens et les champarts ). Les décrets ne seront rédigés que le 11 août et Louis XVI sera contraint d'accorder sa sanction  le 5 octobre 1789.

Dans la nuit du 4 août 1789 disparaissait une ancienne France, déjà  moribonde, fondée sur les  structures archaïques de la féodalité. L'aristocratie laissait la place à la bourgeoisie. Et si les privilèges exorbitants étaient abolis, le patrimoine restait intact.

Aujourd'hui, signe des temps, l'abolition des privilèges est devenue synonyme d'attaque en règle des acquis sociaux.

*

Antoine Rivarol - extrait du Journal

Rivarol, essayiste et pamphlétaire, condamnera cette révolution qu'il ne comprenait pas : " Je ne crains pas de le dire, dans cette Révolution tant vantée, princes du sang, militaires, députés, philosophes, militaires, tout a été mauvais, jusqu'aux assassins." Rivarol émigrera et mourra en exil à Berlin.

"Ce fut la nuit du 4 août que les démagogues de la noblesse, fatigués d'une longue discussion sur les droits de l'homme, et brûlant de signaler leur zèle, se levèrent tous à la fois, et demandèrent à grands cris les derniers soupirs du régime féodal. Ce mot électrisa l'Assemblée. (...)
Le feu avait pris à toutes les têtes. Les cadet si de bonne maison, qui n'ont rien, furent ravis d'immoler leurs trop heureux aînés sur l'autel de la patrie; quelques curés de campagne ne goûtèrent pas avec moins de volupté le plaisir de renoncer aux bénéfices des autres : mais ce que la postérité aura peine à croire, c'est que le même enthousiasme gagna toute la noblesse ; le zèle prit la marche du dépit ; on fit sacrifices sur sacrifices : et comme le point d'honneur chez les Japonais est de s'égorger en présence les uns des autres, les députés de la noblesse frappèrent à l'envi sur eux-mêmes , et du même coup sur leurs commettants.
Le peuple, qui assistait à ce noble combat, augmentait par ses cris l'ivresse de ses nouveaux alliés ; et les députés des communes, voyant que cette nuit mémorable ne leur offrait que du profit, sans honneur, consolèrent leur amour-propre, en admirant ce que peut la noblesse entée sur le tiers-état. Ils ont nommé cette nuit la nuit des dupes ; les nobles l'ont nommée la nuit des sacrifices.
(... )  et tous ces noms, jadis si obscurs, qui enrouent aujourd'hui la renommée, ont fait du bruit sans acquérir de la gloire : car le bruit ne chasse pas l'obscurité, mais la gloire est comme la lumière. Il n'y a donc de mémorable dans l'Assemblée que l'Assemblée même.

 

 04/08/2010

"Qu'on nous apporte ces titres qui humilient l'espèce humaine..."

4aout.jpgLe 4 août 1789, sous la pression populaire, l'Assemblée Constituante issue de la Révolution votait l'abolition des privilèges féodaux et mettait ainsi fin à la structure économique de l'Ancien Régime.

C'est la nuit... allumons nos lanternes...

« Tout semblait fini. Une scène non moins grande commençait. Après les privilèges des classes, vinrent ceux des provinces. Celles qu’on appelait Pays d’État, qui avaient des privilèges à elles, des avantages divers pour les libertés, pour l’impôt, rougirent de leur égoïsme, elles voulurent être France, quoi qu’il pût en coûter à leur intérêt personnel, à leurs vieux et bons souvenirs. Le Dauphiné, dès 1788 (cf Vizille après la journée des Tuiles), l’avait offert magnanimement pour lui-même et conseillé aux autres provinces. Il renouvela cette offre. Les plus obstinés, les Bretons, quoique liés par leurs mandats, liés par les anciens traités de leur province avec la France, n’en manifestèrent pas moins le désir de se réunir. La Provence en dit autant, puis la Bourgogne et la Bresse, la Normandie, le Poitou, l’Auvergne, l’Artois. La Lorraine, en termes touchants, dit qu’elle ne regretterait pas la domination de ses souverains adorés qui furent pères du peuple, si elle avait le bonheur de se réunir à ses frères, d’entrer avec eux dans cette maison maternelle de la France, dans cette immense et glorieuse famille ! Puis ce fut le tour des villes. »

Michelet
Histoire de Révolution française
,

Nuit du 4 août 1789

M. Le Guen de Kerengal, député de la Basse Bretagne :

" Messieurs, une grande question nous a agités aujourd'hui; la déclaration des droits de l'homme et du citoyen a été jugée nécessaire. L'abus que le peuple fait de ces mêmes droits vous presse de les expliquer, et de poser d'une main habile les bornes qu'il ne doit pas franchir; il se tiendra sûrement en arrière.

Vous eussiez prévenu l'incendie des châteaux, si vous aviez été plus prompts à déclarer que les armes terribles qu'ils contenaient, et qui tourmentent le peuple depuis des siècles, allaient être anéanties par le rachat forcé que vous en alliez ordonner.

Le peuple, impatient d'obtenir justice et las de l'oppression, s'empresse à détruire ces titres, monuments de la barbarie de nos pères.

Soyons justes, messieurs : qu'on nous apporte ici les titres qui outragent, non-seulement la pudeur, mais l'humanité même. Qu'on nous apporte ces titres qui humilient l'espèce humaine, en exigeant que les hommes soient attelés à une charrette comme les animaux du labourage. Qu'on nous apporte ces titres qui obligent les hommes à passer les nuits à battre les étangs pour empêcher les grenouilles de troubler le sommeil de leurs voluptueux seigneurs.

Qui de nous, messieurs, dans ce siècle de lumières, ne ferait pas un bûcher expiatoire de ces infâmes parchemins, et ne porterait pas le flambeau pour en faire un sacrifice sur l'autel du bien public?

Vous ne ramènerez, messieurs, le calme dans la France agitée, que quand vous aurez promis au peuple que vous allez convertir en prestations en argent, rachetables à volonté, tous les droits féodaux quelconques ; que les lois que vous allez promulguer anéantiront jusqu'aux moindres traces dont il se plaint justement. Dites-lui que vous reconnaissez l'injustice de ces droits acquis dans des temps d'ignorance et de ténèbres.

Pour le bien de la paix, hâtez-vous de donner ces promesses à la France; un cri général se fait entendre; vous n'avez pas un moment à perdre ; un jour de délai occasionne de nouveaux embrasements; la chute des empires est annoncée avec moins de fracas. Ne voulez-vous donner des lois qu'à la France dévastée ? "

La question des franchises provinciales

Le parlement de Rennes déclara cette renonciation sans valeur. Il ne reconnaissait qu'aux États provinciaux le droit de l'accepter ou non. Les magistrats mandés devant la Constituante maintinrent leur protestation. L' Assemblée, sous l'inspiration de Mirabeau, rendra un décret les blâmant et les suspendant de leur fonction. C'était la fin du parlement ainsi que du régime établi depuis François Ier.

Le Chapelier :

" Les Bretons ont renouvelé leur union à la France, en nous envoyant vers vous. Ils ont adhéré à ce que vous avez  fait, et par leurs adresses, et en montrant leur  allégresse, et en déployant leurs forces pour soutenir vos opérations.... Ces magistrats veulent composer nos chaînes de ces privilèges  mêmes dont ils regrettent la perte. Ils ont établi, ils ont soutenu la violence de ceux qui se disent les défenseurs de ces privilèges et  qui en étaient les propriétaires exclusifs.

Qui oserait conseiller à une province de s'isoler de la France, de préférer à la liberté, des chartes qui ne font que placer le peuple sous le joug de quelques privilégiés ? Les nobles et les ecclésiastiques , dit-on, n'ont pas consenti... Où est donc la nation bretonne? Dans quinze cents gentilshommes et quelques ecclésiastiques, ou dans deux millions d'hommes ? Si les  magistrats n'avaient pas voulu que la robe sénatoriale ne couvrît qu'un noble , feraient-ils d'aussi aveugles réclamations? Ce sont des magistrats nobles, qui défendent des nobles pour opprimer le peuple. Voilà ce qu'ils appellent nos franchises et leurs devoirs."

> Histoire de la révolution dans les départements de l'ancienne Bretagne, Volume 1 - Par Armand Du Chatellier

Sculpture bas-relief  de léopold Morice -
  Piédestal du monument de la place de la République à Paris

4aout.jpg
21 avril 2011

dimanche, 03 août 2014

1914-1918 : La machine à broyer le monde

f1.highres" la guerre mondiale fut essentiellement l’œuvre des hommes d'argent; que ce sont les hauts industriels des différents États de l'Europe qui, tout d'abord la voulurent, la rendirent nécessaire, la firent, la prolongèrent. Ils en firent leur état, mirent en elle leur fortune, en tirèrent d'immenses bénéfices et s'y livrèrent avec tant d'ardeur, qu'ils ruinèrent l'Europe, se ruinèrent eux-mêmes et disloquèrent le monde."

" Ainsi, ceux qui moururent dans cette guerre ne surent pas pourquoi ils mouraient. Il en est de même dans toutes les guerres.  Mais non pas au même degré. Ceux qui tombèrent à Jemmapes ne se trompaient pas à ce point sur la cause à laquelle ils se dévouaient. Cette fois, l'ignorance des victimes est tragique. On croit mourir pour la patrie; on meurt pour des industriels.

Ces maîtres de l'heure possédaient les trois choses nécessaires aux grandes entreprises modernes: des usines, des banques, des journaux. 

Lettre d'Anatole France dans l'Humanité du 18/07/1922

Ce grand massacre ne put avoir lieu que par la trahison de la social-démocratie. Aujourd'hui c'est au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine que les mêmes causes entraînent les mêmes catastrophes.

14-18
« On croit mourir pour la Patrie, on meurt pour des industriels »

Une guerre contre la classe ouvrière et pour le contrôle des richesses du monde.

sur le site investig'action - Michel Collon

3992716853.pngEn cette année anniversaire,les médias racontent «comment»a eu lieu la Première Guerre mondiale (dix millions de morts),mais jamais pourquoi. «Morts pour la patrie»,proclament tous nos monuments officiels.Mensonge !

14-18,c'était déjà une guerre du fric.Non seulement chez les « méchants » (Allemagne, Autriche),mais aussi chez les «gentils (France, Angleterre, Belgique...),le véritable enjeu était :quelle puissance dominera le monde et contrôlera ses richesses ?

C'était aussi une guerre des classes dominantes contre les pauvres, contre leurs propres travailleurs exterminés froidement."

Michel Collon  avec trois historiens :

Jacques Pauwels, 14-18, une guerre de classe,  interview sur le site de l'INEM

Anne Morelli, Principes élémentaires de la propagande de guerre, interview sur le site 1libertaire.free

Lucas Catherine , Des tranchées en Afrique, interview sur le site de l'INEM

vendredi, 01 août 2014

"Union sacrée" : trahison du socialisme & guerre infâme

 Préparer la guerre

Député en 1887, ministre dès 1893, Raymond Poincaré est nommé en 1912 président du Conseil par Armand Fallières. Il met  en place un gouvernement " d'union nationale " et s'attribue  le portefeuille des Affaires étrangères qui lui permettra de renforcer les alliances françaises face à l'Allemagne : l'Entente cordiale avec le Royaume-Uni et  l'Alliance franco-russe :

" La France et la Russie étant animées d'un égal désir de conserver la paix, et n'ayant d'autre but que de parer aux nécessités d'une guerre défensive, provoquée par une attaque des forces de la Triple-Alliance contre l'une ou l'autre d'entre elles, sont convenues des dispositions suivantes :

1. Si la France est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Italie soutenue par l'Allemagne, la Russie emploiera toutes ses forces disponibles pour attaquer l'Allemagne.

Si la Russie est attaquée par l'Allemagne, ou par l'Autriche soutenue par l'Allemagne, la France emploiera toutes ses forces disponibles pour combattre l'Allemagne.

2. Dans le cas où les forces de la Triple-Alliance, ou une des puissances qui en font partie, viendraient à se mobiliser, la France et la Russie, à la première annonce de l'événement et sans qu'il soit besoin d'un concert préalable, mobiliseront immédiatement et simultanément la totalité de leurs forces, et les porteront le plus près possible de leurs frontières.

3. Les forces disponibles qui doivent être employées contre l'Allemagne seront, du côté de la France de 1 300 000 hommes, du côté de la Russie de 700 000 à 800 000 hommes. Ces forces s'engageront à fond, en toute diligence, de manière que l'Allemagne ait à lutter, à la fois, à l'est et à l'ouest.

4. Les états-majors des armées des deux pays se concerteront en tout temps pour préparer et faciliter l'exécution des mesures prévues ci-dessus. Ils se communiqueront, dès le temps de paix, tous les renseignements relatifs aux armées de la Triple-Alliance qui sont ou parviendront à leur connaissance. Les voies et moyens de correspondre en temps de guerre seront étudiés et prévus d'avance. (...)

6. La présente convention aura la même durée que la Triple-Alliance.

7. Toutes les clauses énumérées ci-dessus seront tenues rigoureusement secrètes. " (1892)

Poincaré-la-Guerre

En 1913, avec le soutien de la droite, Poincaré remplace Fallières à la présidence de la république (17 janv.1913-1920). Avec la Russie il resserre des liens qui risquent d'entraîner la France dans les complications balkaniques ; il prépare aussi activement  la guerre en demandant au président du Conseil, Louis Barthou, le vote du service militaire de trois ans afin d'assurer les effectifs nécessaires à l'armée active.

1914.jpg

En 1914, les élections d'avril et mai sont un succès pour la gauche. Cela ne servira à rien. En quelques semaines, la plus grande partie des socialistes français vont tourner le dos à leur engagement et à un des principes fondateurs du socialisme qu' est l'internationalisme.

le 4 août 1914, Viviani donne lecture aux deux Chambres du message de Raymond Poincaré qui lance sa formule de " l'Union sacrée " synthèse du patrouillardisme et de l'esprit revanchard des élites sous le couvert de la morale, du progrès, de l'humanité, etc. :

Messieurs les députés,

La France vient d'être l'objet d'une agression brutale et préméditée, qui est un insolent défi au droit des gens. Avant qu’une déclaration de guerre nous eût en été adressée, avant même que l'ambassadeur d'Allemagne eût demandé ses passeports notre territoire a été violé. L'empire d’Allemagne n'a fait hier soir que donner tardivement le nom véritable à un état de fait qu'il avait déjà créé..

Depuis plus de quarante ans, les Français, dans un sincère amour de la paix, ont refoulé au fond de leur coeur le désir des réparations légitimes.

Ils ont donné au monde l'exemple d'une grande nation qui, définitivement relevée de la défaite par la volonté, la patience et le travail, n'a usé de sa force renouvelée et rajeunie que dans l'intérêt du progrès et pour le bien de l'humanité.

Depuis que l'ultimatum de l'Autriche a ouvert une crise menaçante pour l'Europe entière, la France s'est attachée à suivre et à recommander partout une politique de prudence, de sagesse et de modération.

On ne peut lui imputer aucun acte, aucun geste, aucun mot qui n'ait été pacifique et conciliant.

À l'heure des premiers combats, elle ai le droit de se rendre solennellement cette justice qu'elle a fait, jusqu'au dernier moment, des efforts suprêmes pour conjurer la guerre qui vient d'éclater et dont l'empire d'Allemagne supportera, devant l'histoire, l'écrasante responsabilité. (Applaudissements unanimes et répétés.)

Au lendemain même du jour où nos alliés et nous, nous exprimions publiquement l'espérance de voir se poursuivre pacifiquement les négociations engagées sous les auspices du cabinet de Londres, l'Allemagne a déclaré subitement la guerre à la Russie, elle a envahi le territoire du Luxembourg, elle a outrageusement insulté la noble nation belge (Vifs applaudissements unanimes), notre voisine et notre amie, et elle a essayé de nous surprendre traîtreusement en pleine conversation diplomatique. (Nouveaux applaudissements unanimes et répétés.)

Mais la France veillait. Aussi attentive que pacifique, elle s'était préparée; et nos ennemis vont rencontrer sur leur chemin nos vaillantes troupes de couverture, qui sont à leurs postes de bataille et à l'abri desquelles s'achèvera méthodiquement la mobilisation de toutes nos forces nationales..

Notre belle et courageuse armée, que la France accompagne aujourd'hui de sa pensée maternelle (Vifs applaudissements), s'est levée toute frémissante pour défendre l'honneur du drapeau et le sol de la patrie. (Applaudissements unanimes et répétés.)

Le Président de la République, interprète de l'unanimité du pays, exprime à nos troupes de terre et de mer l'admiration et la confiance de tous les Français. (Vifs applaudissements prolongés.)

Étroitement unie en un même sentiment, la nation persévérera dans le sang-froid dont elle a donné, depuis l'ouverture de la crise, la preuve quotidienne. Elle saura, comme toujours, concilier les plus généreux élans et les ardeurs les plus enthousiastes avec cette maîtrise de soi qui est le signe des énergies durables et la meilleure garantie de la victoire.  (Applaudissements.)

Dans la guerre qui s'engage, la France aura pour elle le droit, dont les peuples, non plus que les individus, ne sauraient impunément méconnaître l'éternelle puissance morale. (Vifs applaudissements unanimes,)

Elle sera héroïquement défendue par tous ses fils, dont rien ne brisera devant l'ennemi l'union sacrée et qui sont aujourd'hui fraternellement assemblés dans une même indignation contre l'agresseur et dans une même foi patriotique. (Vifs  applaudissements prolongés et cris de : vive la France.)

Elle est fidèlement secondée par la Russie, son alliée (Vifs applaudissements unanimes) ; elle est soutenue par la loyale amitié de l'Angleterre. (Vifs applaudissements unanimes.)

Et déjà de tous les points du monde civilisé viennent à elle les sympathies et les vœux. Car elle représente aujourd'hui, une fois de plus, devant l'univers, la liberté, la justice et la raison. (Vifs applaudissements répétés.)

Haut les cœurs et vive la France ! » (Applaudissements unanimes et prolongés.)

Le piège se referme

Viviani constitue un gouvernement d'Union sacrée, incluant la S.F.I.O. Les crédits de guerre sont votés à l'unanimité des 561 votants. Une loi ajourne les élections jusqu'à la paix.

" Pour comprendre à quel point l'Union sacrée représente une trahison du socialisme, il faut rappeler les accords de principe qui existaient dans l'Internationale ouvrière à propos du pacifisme. L'Internationale avait voté de nombreuses résolutions sur la guerre lors de ses congrès, et il était entendu que les partis socialistes d'Europe appelleraient unanimement à la grève générale pour paralyser le militarisme. L'aile marxiste de la social-démocratie avait entr'aperçu et combattu la montée de l'opportunisme dans le mouvement socialiste, mais fut néanmoins totalement surprise par cette trahison si brutale."
La stupeur est telle que Lénine, en Suisse lorsqu'il reçoit la nouvelle, croira d’abord que cette annonce est un faux de l’État-major allemand. " ( Union sacrée)

Le piège de « l'Union sacrée » se referme  sur des millions d'être humains qui vont aller à la boucherie.

" Cinq mois se sont écoulés depuis la Conférence de Zimmerwald où nous, socialistes d'Europe, avons lancé un cri d'indignation et d'appel. Cinq nouveaux mois de guerre ont passé, l'un après l'autre, sur l'humanité, et chacun de ces mois a vu les peuples acharnés à poursuivre leur propre extermination, leur propre ruine au milieu des carnages, supportant sans révolte l’œuvre hideuse d'un militarisme déchaîné qui ne peut plus être maîtrisé par les mains sanglantes des maîtres actuels des nations d'Europe. L'extermination automatique de la fleur des peuples a poursuivi sa voie durant ces longs mois. De nouveaux milliards, par dizaines, extraits de la richesse collective par des emprunts de guerre ont été engloutis, consacrés exclusivement à la destruction de vies humaines et des conquêtes de la civilisation.

Si le cerveau humain travaille encore dans ce cercle infernal, ce n'est plus pour perfectionner et inventer des engins d'extermination. Le problème qui préoccupe actuellement les dirigeants, les savants, les inventeurs de tous les pays, consiste à trouver le moyen d'anéantir des armées entières au moyen de gaz empoisonnés. Mais les porte‑parole des classes dirigeantes stupidement obstinées ou ivres de sang, ne cessent de répéter que la guerre doit être menée « jusqu'au bout », jusqu'à la victoire complète, jusqu'à ce que la guerre ait trouvé la solution de toutes les questions qui l’ont provoquée. Cependant, en fait, la solution définitive s'éloigne de plus en plus, les opérations militaires s'étendent sur de nouveaux fronts et sur de nouveaux territoires, et chaque nouveau développement a pour conséquence et pour caractéristique l'enchevêtrement de problèmes nouveaux en même temps qu'il ravive d'anciennes plaies."

Léon Trotsky
"Projet de manifeste pour la Conférence de Kienthal" - Janvier 1916


" Faire payer le Boche "

Après la guerre, ses destructions et ses massacres, Poincaré s'illustrera encore par son intransigeance vis-à-vis de l'Allemagne.

De retour à la présidence du Conseil de 1922 à 1924, il se présenta comme celui qui ferait exécuter le traité de Versailles dans toute sa rigueur et contraindrait les vaincus à payer intégralement l'exorbitante dette de guerre.

En 1923, il fit occuper la Ruhr par les troupes franco-belge - malgré la désapprobation du gouvernement anglais et la résistance passive d'une Allemagne exsangue et en pleine crise économique.

L'occupation  " est vécue de part et d’autre comme une  "occupation de guerre" qui s’accompagne de violences d’État (réquisitions, expulsions, condamnations, répression de grèves…) et/ou organisées (attentat, grève, résistance passive) ainsi que de violences plus spontanées et/ou individuelles telles que les heurts et les viols. Ces derniers connaissent en effet une recrudescence pendant la période d’opposition la plus violente entre occupants et occupés entre février-mars et juin-juillet 1923, ce qui correspond aussi à la période de résistance et de répression la plus forte. " ( Nicolas Beaupré)

Au final, cette exigence à courte vue qui se doublait d'une profonde humiliation ne servira que la propagande des nazis.

*

> Wikirouge - l'Union sacrée

> Assemblée nationale - 11e législature. Séance du mardi 4 août 1914

> Nicolas Beaupré , « Occuper l’Allemagne après 1918 », Revue historique des armées, 254 | 2009 ,  http://rha.revues.org/index6333.html

> François Cochet , « Les débuts de la Grande Guerre en France : « dictature » imposée du militaire ou retrait du politique ? », Revue historique des armées , 248 | 2007 , mis en ligne le 25 juillet 2008, . URL : http://rha.revues.org/index1223.html

10/11/2011

22:29 Publié dans - la Gôche, Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : sfio, première guerre mondiale, poincarré | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

1914 : le "Carnet B" à la veille de la guerre

14-08-02_liste-des-antimilitaristes_lightbox.jpgLe carnet B, encore en fonction dans l’entre-deux-guerres, donnait, à à veille de la Première Guerre mondiale, le signalement de ceux que le pouvoir considérait comme dangereux en cas de mobilisation : syndicalistes, pacifistes, et antimilitaristes.

Au lendemain de l’assassinat de Jean Jaurès, le ministre de l’Intérieur Louis Malvy, du Parti Radical,  est rassuré par l’attitude des syndicats face à l’imminence de la guerre - le comité confédéral de la CGT prend la décision de renoncer à la grève générale -, et par celle de la direction du Parti socialiste qui fait savoir qu’elle n’appellera pas à aucune manifestation. L’ensemble des organisations syndicales et politiques de gauches (CGT et SFIO en tête) apportaient leur soutien à l'unité de la Nation et à l'acceptation de la guerre.

Louis Malvy envoie donc un télégramme à tous les préfets qui leur demandent de ne pas inquiéter les syndicalistes portés sur le carnet B et tout particulièrement leurs dirigeants.

Le 4 août 1914, le groupe socialiste à la Chambre française des députés vote à l’unanimité les crédits de guerre. Le même jour, les députés sociaux-démocrates allemands en font autant - à l'exception de Rosa Luxembourg : "Jamais dans l’histoire du monde un parti politique n’a failli aussi misérablement, jamais un fier idéal n’a été trahi aussi honteusement "

Cette unanimité nationale persistera pour l'essentiel jusqu’à la fin du conflit

> De l’utilisation du carnet B - Surveillance des antimilitaristes à la veille de la mobilisation - Archives du Pas-de-Calais

> La preuve par le carnet B, Jean-Pierre Deschodt -  Les Cahiers du Centre de Recherches Historiques, 45 | 2010, 181-193.

 

>

22:22 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

mercredi, 30 juillet 2014

Non notre Monsieur, non notre bon Maître...

f1.highres

 " On a maintes fois appelé Jaurès le dictateur du socialisme français, parfois même, la droite l'a appelé le dictateur de la République. Il est incontestable que Jaurès a joué dans le socialisme français un rôle incomparable. Mais dans sa " dictature " il n'y avait rien de tyrannique. Il dominait sans effort : homme de grande envergure, esprit puissant, tempérament génial, travailleur exceptionnel, orateur à la voix merveilleuse, Jaurès, par la force des choses, occupait la première place, à une si grande distance de ses rivaux qu'il ne pouvait éprouver le besoin de concilier sa position par les intrigues et les machinations où Pierre Renaudel, le " chef " actuel du social-patriotisme, était passé maître.

Nature large, Jaurès avait une répulsion physique pour tout sectarisme. Après quelques oscillations il découvrait le point qui lui semblait décisif pour le moment donné. Entre ce point de départ pratique et ses constructions idéalistes, il disposait sans effort sur soi-même, les points de vue qui complétaient ou restreignaient son point de vue personnel, conciliait les nuances opposées, fondait les arguments contradictoires dans une unité qui était loin d'être irréprochable. C'est pourquoi il dominait non seulement les assemblées populaires et parlementaires, où sa passion extraordinaire maîtrisait l'auditoire, mais encore les congrès du parti où il dissolvait les oppositions de tendances dans des perspectives vagues et des formules souples. Au fond, il était un éclectique, mais un éclectique de génie.

" Notre devoir est haut et clair : toujours propager l'idée, toujours exciter et organiser les énergies, toujours espérer, toujours lutter jusqu'à la victoire finale... " Tout Jaurès est dans cette lutte dynamique. Son énergie créatrice bouillonne dans toutes les directions, excite et organise les énergies, les pousse à la lutte. "   (Léon Trotsky)

jean jaurès

" Le courage, c'est de chercher la vérité et de la dire ; c'est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques."

Jean Jaurès, discours à la jeunesse

" Quelle vie ont eu nos grand-parents
Entre l´absinthe et les grand-messes
Ils étaient vieux avant que d´être
Quinze heures par jour le corps en laisse
Laissent au visage un teint de cendres
Oui notre Monsieur, oui notre bon Maître"

*

Erik Marchand et Costica Olan

Sur l'album "Unu, daou, tri, chtar", 2006
une version de Jaurès en breton sur l'album

)

drom_home.jpg

http://www.drom-kba.eu/

Le groupe Zebda


Zebda : Jaures par XavierPerezRealisateur

 

Pourquoi ont-ils récupéré Jaurès ?

http://www.franceculture.fr/emission-du-grain-a-moudre-d-ete-pourquoi-ont-ils-recupere-jaures-2014-07-30

Émission du Grain à moudre, par Julie Gacon, Raphaël Bourgois avec : Bernard Carayon, ancien député UMP du Tarn ; Christian Paul, député PS de la Nièvre ; Alexis Corbière, conseiller de Paris, secrétaire national du Parti de Gauche, en charge de la lutte contre l'extrême-droite

" La mémoire collective est une chose étrange… avec le temps des événements simultanés mais de portée et d’interprétation radicalement opposées à l’époque, se retrouvent commémorés dans un même mouvement. C’est flagrant en cette semaine  de double centenaire : celui de l’assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet et du décret de mobilisation en France le 1er aout, début de la 1ere guerre mondiale. Saluer le courage des poilus au même titre que la plus grande figure du pacifisme de l’époque… c’est la quintessence de la proverbiale ironie de l’histoire.  

Il faut dire que Jaurès est aujourd'hui une figure consensuelle, citée de l’extrême gauche à l’extrême droite de l’échiquier politique. Il était l’homme du socialisme, il est aujourd'hui l’homme de toute la France  a souligné le président de la République François Hollande lors d’un hommage à Carmaux.    

Auteur et intellectuel prolixe, il a écrit surtout beaucoup de sujets qui animent aujourd'hui les débats… République, laïcité, école, nation… il est aisé de trouver et d’extraire une citation pour étayer n’importe quel discours. Au mépris parfois de toute honnêteté intellectuelle quand le Front National inscrit sur des affiches de campagne « Jaurès aurait voté FN »…  

Mais que vont-chercher les hommes et les femmes politiques dans cette référence… pourquoi ont-ils récupéré Jaurès ? C’est la question ce soir du Grain à Moudre d’été."

lundi, 14 juillet 2014

14 juillet : A bas les calottes !

Pierre Kropotkine

" La Grande Révolution "

XI
PARIS À LA VEILLE DU 14 JUILLET

" C'est ainsi que de la part des meneurs adroits de la bourgeoisie, commençait le système de trahisons que nous verrons se produire durant toute la Révolution. "

Généralement, l'attention des historiens est absorbée par l'Assemblée nationale. Les représentants du peuple, réunis à Versailles, semblent personnifier la Révolution, et leurs moindres paroles, leurs gestes sont recueillis avec une pieuse dévotion. Cependant, ce n'est pas là qu'étaient, pendant ces journées de juillet, le cœur et le sentiment de la Révolution. Ils étaient à Paris.

Sans Paris, sans son peuple, l'Assemblée n'était rien. Si la peur de Paris en révolte n'avait pas retenu la Cour, celle-ci aurait certainement dispersé l'Assemblée, comme cela s'est vu tant de fois depuis : au 18 brumaire et au 2 décembre en France, et tout récemment encore en Hongrie, en Russie. Sans doute, les députés auraient protesté ; sans doute, ils auraient prononcé quelques belles paroles, et quelques-uns d'entre eux auraient peut-être tenté de soulever les provinces... Mais, sans le peuple, prêt à se soulever, sans un travail révolutionnaire accompli dans les masses, sans un appel au peuple pour la révolte, fait directement d'homme à homme et non pas par des manifestes, – une assemblée de représentants reste fort peu de chose vis-à-vis d'un gouvernement établi, avec son réseau de fonctionnaires, son armée.

Heureusement, Paris veillait. Pendant que l'Assemblée s'endormait dans une sécurité imaginaire et reprenait tranquillement, le 10 juillet, la discussion du projet de Constitution, le peuple de Paris, auquel les plus audacieux et les plus perspicaces de la bourgeoisie avaient enfin fait appel, se préparait à l'insurrection. On se répétait dans les faubourgs les détails du coup de filet militaire que la Cour était en train de préparer pour le 16 ; on savait tout – jusqu'à la menace du roi de se retirer à Soissons et de livrer Paris à l'armée, – et la grande fournaise s'organisait dans ses districts pour mieux répondre à la force par la force. Les «auxiliaires séditieux», dont Mirabeau avait menacé la Cour, avaient été appelés en effet, et dans les sombres cabarets de la banlieue, le Paris pauvre, en guenilles, discutait les moyens de «sauver la patrie». Il s'armait comme il pouvait.

Lire la suite

10:13 Publié dans Histoire, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : pierre kropotkine, la grande révolution | |  del.icio.us | | Digg! Digg |  Facebook

Bastille - mardi 14 juillet

"Le despotisme nous menaçait encore du haut des remparts de la Bastille. De Launay, digne ministre de ses vengeances, était chargé de la garde de ses affreux donjons; frémissant au seul nom de liberté, tremblant de voir tarir avec les larmes de ses victimes cet or, objet de ses désirs et le prix de leurs tourments et de sa barbarie, l'avare et lâche satellite de la tyrannie s'entourait depuis longtemps d'armes et de canons."

François-Marie Périchou,
 
bastille.jpg
Le feu aux poudres
D'après le récit de F-M Périchou
A midi on vient annoncer au district de St-Louis de la Culture que la direction des canons placés sur les tours jette l'alarme dans toute la capitale; on assure en même temps que le siège de la forteresse est décidé et qu'il va commencer  -  il est certain que la prise de la Bastille était projetée, et que la veille des plans d'attaque étaient tracés. Dès le matin du jour qu'elle fut emportée, ces mots : à la Bastille, à la Bastille, volaient de bouche en bouche  d'une extrémité à l'autre de la ville.

M. Thuiot de la Rosière, député par le district vers le gouverneur s'y rend aussitôt, accompagné de deux soldats-citoyens qui s'arrêtent au pont de l'Avancée. il entre seul et lui dit : " Je viens, au nom de la nation et de la patrie, vous représenter que les canons que l'on voit braqué sur les tours de la Bastille, causent beaucoup d'inquiétude et répandent l'alarme dans tout  Paris. Je vous supplie de les faire descendre, et j'espère que vous voudrez bien acquiescer à la demande que je suis chargé de vous en faire."
" Cela n'est pas en mon pouvoir, lui répond le gouverneur; ces pièces ont de tous temps été sur les tours, je ne peux les en faires descendre qu'en vertu d'un ordre du roi. Instruit déjà des alarmes qu'elles causent dans Paris, ne pouvant pas les faire ôter, je jes ai fait reculer et sortir des embrasures."

Le député ayant obtenu avec peine, et à la prière de M. de Losme, major de la place, la liberté d'entrer dans la cour intérieure, somma les officiers et les soldats au nom de l'honneur et de la patrie, de faire changer la direction des canons, et de se rendre. Tous , sur l'invitation même du gouverneur, jurèrent de ne faire aucun usage de leurs armes si on ne les attaquait.
M. de la Rosière monte ensuite sur les tours avec M.Delaunay. Parvenu au sommet de celle qui dominait l'arsenal, ils découvrent un peuple immense accourant de toutes parts, et le faubourg St-Antoine  qui s'avançait en masse. Le gouverneur pâlit, et saisissant M. de la Rosière par le bras :
- Que faites-vous, monsieur, vous abusez d'un titre sacré, pour me trahir ?
- Et vous, monsieur, si vous continuez sur le même ton, je vous déclare que l'un de nous va bientôt tomber dans ce fossé.
Delaunay se tut.

Alors la sentinelle qui était sur cette même tout vint leur dire que l'on se préparait à attaquer le gouvernement, qu'il n'y avait point de temps à perdre, et conjura M. de la Rosière de se montrer. Celui-ci s'avance sur le rebord, et de nombreux applaudissements partent du jardin de l'arsenal. Il jette ensuite un coup d'œil sur les canons; on les avait retirés environ de quatre pieds dans les embrasures : mais il observe que leur direction était la même,et qu'on les avait masqués.
Descendu de la tour avec le gouverneur, il le presse de nouveau, lui et ses soldats, de se rendre au vœu de la patrie. Les soldats cédaient; mais leur chef éperdu de ce qu'il venait de voir et d'entendre, tantôt les retenait, tantôt hésitait.
M. de la Rosière désespérant de vaincre sa résistance, et craignant de perdre des moments précieux, prend le parti de se retirer d'abord à son district, ensuite à l'hôtel-de-ville.

Un nombre assez considérable de citoyens vint alors se présenter devant la Bastille pour demander des armes et des munitions de guerre. Comme ils étaient la plupart sans défense, et n'annonçaient aucune intention hostile, M. de Launay les accueille, et fait baisser le premier pont-levis pour les recevoir.
Les plus  déterminés s'avancent pour lui faire part du motif de leur mission. Mais à peine sont-ils entrés dans la première cour, que le pont se lève, et qu'un feu roulant de mousqueterie et d'artillerie fait mordre la poussière à une partie de ces infortunés qui ne peuvent ni se défendre ni se sauver.
Ceux qui les attendaient au-dehors, révoltés d'une si lâche perfidie, courent sur le champ à l'Hôtel-de-ville rendre compte et demander vengeance de cette barbarie.
 
> "Histoire de la Révolution de France..." François-Marie Périchou, 1792 - ( Le chapitre XVII est consacré à la prise de la Bastille, une journée de confusion et de fureur.)
> "De l'insurrection parisienne, et de la prise de la Bastille...-  Jean Dusaulx - 1790.  (voir " l'œuvre des sept jours"  ou "notice ", la partie consacrée aux évènements qui se déroulèrent du 12 au 18 juillet 1789 ).

> La Grande Révolution ( 1909) de Pierre Kropotkine ( 1842-1921),  Les faits racontés par un historien  russe et communiste libertaire,  au début du XXème siècle) - Chapitre XII - "La prise de la Bastille"

*

 
La Bastille, sombre château gothique,  avait pour corollaire le lumineux Versailles où, en ce  14 juillet, Louis XVI notait  scrupuleusement dans son journal  : "Rien"... Mais il ne  s'agissait pour lui que du résultat de la chasse.
La reddition de ce symbole du despotisme, de l'arbitraire et de la tyrannie fera l’effet d’un séisme  en France comme en Europe. Sa prise et sa destruction marqueront symboliquement le début de la Révolution française.
"C'est ainsi que commença la Révolution. Le peuple remportait sa première victoire. Il lui fallait une victoire matérielle de ce genre. Il fallait que la Révolution soutînt une lutte et qu'elle en sortît triomphante. Il fallait que le peuple prouvât sa force, afin d'imposer à ses ennemis, de réveiller les courages en France, et de pousser partout à la révolte, à la conquête de la liberté."
Pierre Kropotkine
 
300px-Hubert_-_La_Bastille.jpg
"La Bastille dans les premiers jours de sa démolition" - Robert Hubert , 1789

Paris, Musée Carnavalet

Le 21 mai 1880, le député Benjamin Raspail  déposait  le projet de loi suivant : " La République adopte comme jour de Fête nationale annuelle le 14 juillet ". La loi était promulguée le 6 juillet.
La fonction première de cette commémoration nationale - qui intronisait également le culte de Marianne - fut  d'assurer la cohésion nationale et de fêter le relèvement patriotique de la France. Suite à la capitulation de Napoléon III, puis à l'armistice, la signature du Traité de Francfort du 10 mai 1871 avait consacré l'annexion par l'Allemagne d'une partie de l'Alsace et de la Lorraine.

jeudi, 10 juillet 2014

10 juillet 1960 : la chute de Roger Rivière

Tour de France ( 26 juin -17 juillet 1960)

perjuretjpg-8865-cd2bf.jpgLe 10 juillet 1960, lors de la 14ème étape du Tour de France, Roger Rivière, deuxième du classement général, est à la poursuite du maillot jaune Nencini dans la descente du col de Perjuret entre Millau et Avignon. A un moment donné, il manque un virage, percute un parapet et fait une chute d'une dizaine de mètres A la suite de cet accident, qui lui fracture la colonne vertébrale, il restera lourdement handicapé.

Certains ont estimé que le Palfium, un analgésique cinq fois plus puissant que la morphine, avait amoindri ses réflexes ou aurait même  entraîné un malaise. En 1967, Roger Rivière reconnaissait d'ailleurs avoir eu recours - comme d'autres cyclistes - à des produits dopants :

" Le jour de mon record de 1958, je me connaissais bien, je savais exactement ce qu'il me fallait. Cinq minutes avant le départ, au vestiaire, le soigneur m'a fait une forte injection d'amphétamines et de solucamphre. Juste avant de monter en selle, j'ai avalé encore cinq comprimés d'amphétamines car l'effet de la piqûre ne me durait que 40 minutes. Les comprimés devaient faire le reste." [1]

Roger Rivière est mort en avril 1977, victime d'un cancer du larynx.

[1] L’Équipe 25/10/1967, cité par Jean-Pierre de Mondenard dans son Dictionnaire du dopage, page 63.

> A propos de la 14ème étape du Tour de 1960, et de l'accident de Roger Rivière, vous pouvez consulter en ligne la Vidéo  de l' INA : Roger Rivière (vs) Gastone Nencini Les plus grands duels

> Roger Rivière ou la lumière qui pleut - Christophe Penot

*

"En travers de la gorge"

Antoine Blondin

Avignon - Roger Rivière n'est plus parmi nous. Le formidable appareil d'information qui alimente la vie intérieure du Tour pour le meilleur et pour le pire continue de nous relier à la clinique où on l'a transporté, mais les antennes sont en berne et toute allégresse, notre belle ardeur à viser le lendemain à travers l'heure présente, a quitté les regards et les conversations. Demain a disparu, on nous l'a proprement escamoté à un tournant de la route. Il a fallu ce drame pour que nous prenions une claire conscience de ce que l'avenir de cette course que nous vivons reposait antérieurement sur les épaules d'un seul champion. Avec lui, l'aventure et la surprise ont basculé dans le ravin. La marée basse s'est abattue sur la caravane. La vie est plate.
 
J'entends bien que la peau et les os d'un quatre-vingt huitième au classement ont autant de prix que ceux des vedettes, mais que le premier accident véritable de cette course ait frappé précisément celui qui en tenait la clef dans le creux de sa main semble trop injuste. Le public endimanché sur le bord de la route se retrouvait tout bête sous le linon ou l'alpaga, avec, dans l'œil, le reflet terne des catastrophes nationales. Nous ne nous changerons pas pour descendre dîner, afin de ne pas nous déprendre de notre condition de suiveurs et proclamer notre solidarité avec l'univers absurde dans lequel nous avons vécu cette journée.
 
Midi avait sonné, la messe était dite, le soleil grillait les Causses à perte d'horizon. Aucun signe de vie sur les crêtes pelées ni dans les gorges où l'ombre dessinait des quadrillages menaçants. Seul un mince filet de gens ourlait notre chemin, sortis de quelles grottes et agglutinés de place en place pour donner naissance à de chaudes petites oasis humaines. Nous venions de franchir le col de Perjuret et plongions à virelets que veux-tu, chacun pour soi et Dieu pour tous ! Sauf pour un seul...
 
Nous vîmes à un tournant Rostollan qui faisait de grands gestes et remontait à contre-courant en criant: « Roger a tombé! Roger a tombé ! » Impossible de nous arrêter sur le toboggan où nous étions lancés. Nul n'avait vu disparaître Rivière, ni parmi ses compagnons, ni parmi les témoins. Pendant cinq minutes, on le crut volatilisé, rayé purement et simplement de la carte du monde, dont le paysage immense et chaotique qui nous entourait nous donnait l'échelle. Or, il gisait, à une vingtaine de mètres, en contrebas, dissimulé par un repli de terrain, frappé d'une sorte de paralysie qui lui interdisait le moindre geste, le moindre appel. Et toute cette nature qui l'entourait  lui faisait un linceul rugueux...
 
Quand nous pûmes reprendre souffle au hameau des Vanels, nous ignorions encore ce qu'il en était advenu exactement, mais l'anxiété planait sur chacun des équipages qui nous dépassait. Fil à fil, visage après visage, le drame se précisait... Enfin, Radio-Tour annonça que «Rivière venait d'être victime d'un accident grave» et notre attente devint celle des personnages baignés de fraternité attentive qu'on rencontre chez Saint-Exupéry. La «Terre des Hommes» est parfois dure à l'homme.
 
L'hélicoptère d'évacuation, dans l'impossibilité de se poser sur le palier abrupt où Rivière s'était arrêté dans sa chute, tournait au-dessus de nous. Il atterrit dans l'enclos d'un vieux paysan, noueux comme un cep du bois dont sont faits les Dominici, à l'instant où, avec une étonnante majesté qu'elle tirait de sa lenteur, l'ambulance déboucha à moins de vingt à l'heure, pour éviter les heurts, et s'arrêta en lisière du champ. Dix photographes, tombés on ne sait d'où, se trouvèrent miracu­leusement à la parade.  Rivière apparut sur sa civière, l'œil mi-clos, livide comme jamais, et baigné dans sa sueur. On lui fit escorte jusqu'à la nacelle et tout le monde suivant les paysannes, les chiens, les valets de ferme et même le vieux qui flairait dans tout cela les grands remous de sorcellerie. 
 
Il regarda avec respect l'hélicoptère brasser l'air puis jaillir de son champ en apothéose déchirante. Alors, seulement, il poussa un hurlement et parla d'aller chercher son fusil. Toute pitié l'avait déserté. Le dénouement venait de se jouer sur sa récolte de haricots, six mois de labeur, cinquante mille francs de semis. Le sombre dimanche qu'il vivait n'avait pas exactement les couleurs du nôtre.
 

dimanche, 22 juin 2014

F comme Foi

La foi : une incrédulité soumise

 Voltaire, le Dictionnaire philosophique
Article Foi, sectionII
 

3992716853.pngLa foi divine, sur laquelle on a tant écrit, n’est évidemment qu’une incrédulité soumise; car il n’y a certainement en nous que la faculté de l’entendement qui puisse croire, et les objets de la foi ne sont point les objets de l’entendement. On ne peut croire que ce qui paraît vrai; rien ne peut paraître vrai que par l’une de ces trois manières, ou par l’intuition, le sentiment, j’existe, je vois le soleil; ou par des probabilités accumulées qui tiennent lieu de certitude, il y a une ville nommée Constantinople; ou par voie de démonstration, les triangles ayant même base et même hauteur sont égaux.

La foi n’étant rien de tout cela ne peut donc pas plus être une croyance, une persuasion, qu’elle ne peut être jaune ou rouge. Elle ne peut donc être qu’un anéantissement de la raison, un silence d’adoration devant des choses incompréhensibles. Ainsi, en parlant philosophiquement, personne ne croit la Trinité, personne ne croit que le même corps puisse être en mille endroits à la fois; et celui qui dit: « Je crois ces mystères, » s’il réfléchit sur sa pensée, verra, à n’en pouvoir douter, que ces mots veulent dire: Je respecte ces mystères; je me soumets à ceux qui me les annoncent; car ils conviennent avec moi que ma raison ni la leur ne les croient pas; or, il est clair que quand ma raison n’est pas persuadée, je ne le suis pas: ma raison et moi ne peuvent être deux êtres différents. Il est absolument contradictoire que le moi trouve vrai ce que l’entendement de moi trouve faux. La foi n’est donc qu’une incrédulité soumise."