mercredi, 08 février 2012
Les mauvais bons mots : le populisme
« Lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et le chapeau melon. »
Georges Orwell
Le populisme, refuge des oligarques ?
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-" Que cache le concept très utilisé aujourd’hui de populisme ?
Une haine du peuple qui nourrit le vote utile " -
Par Benoît Schneckenburger, philosophe, membre du Front de gauche.
" La guerre froide avait engendré une nouvelle typologie politique, opposant, selon le titre même d’un ouvrage de Raymond Aron, Démocratie et Totalitarisme. Concept vague, l’accusation de totalitarisme servait à elle seule d’argument d’autorité contre toute critique de la démocratie. Depuis l’an dernier, comme un bruit de fond préparant l’arrivée de la tempête électorale d’avril 2012, une rumeur se propage et enfle. Il y aurait un véritable danger populiste.
Si bien que d’anathèmes en buzz Internet, les dossiers et les colloques plus ou moins sérieux se consacrent au populisme : BHL interroge les liaisons dangereuses de la gauche et du populisme, Libération débute l’année 2011 par une série d’entretiens, le Monde se fait l’écho des rencontres estivales de Pétrarque sur le populisme, ouvertes par Pierre Rosanvallon, et enfin le Cevipof et la revue Cités organisent un colloque, les 26 et 27 janvier, intitulé « le Populisme contre les peuples ». Bigre ! Tant d’attention atteste du phénomène. Il ne peut y avoir de fumée sans feu.
Et pourtant, il faut savoir raison garder. Le populisme est un mot qui ne renvoie à aucun phénomène uniforme. Curieuse destinée pour ce qui a d’abord désigné des mouvements d’émancipation dans la Russie prérévolutionnaire ou les plaines des États-Unis, avant d’évoquer quelque forme forcément confuse d’exotisme latino-américain et de s’inviter dans l’Europe post-guerre froide pour désigner des mouvements d’extrême droite que l’on ne voulait plus traiter de fascismes. Si bien que tous finissent par être qualifiés de populistes, le terme se faisant insulte : Tapie et Le Pen, Berlusconi et Chirac, Mélenchon et le Guide Michelin jusqu’au couple Merkozy dans une tribune récente d’Yves Charles Zarka.
Il faut analyser comment ces approximations, qui dénotent de l’absence d’unité conceptuelle déjà dénoncée en 2007 par Pierre-André Taguieff, finit par produire un effet d’amalgame. À l’encontre de ceux qui l’utilisent peut-être avec sincérité démocratique, il réhabilite le Front national qui fait oublier son origine néofasciste pour être aussi populiste que le « non » au traité constitutionnel européen, ou le Chirac de la fracture sociale.
Plus pernicieux, il devient, à droite comme à gauche, un argument pour le vote utile. Pour éviter le populisme, dont l’image d’unité est donnée par Plantu dans une caricature où Mélenchon en uniforme à l’esthétique nazie et Le Pen lisent le même discours, il faudrait voter pour les candidats sérieux et responsables. La ficelle est un peu grosse, mais en ces temps de désarroi politique, elle est plus efficace qu’un débat sur le fond des programmes.
Plus profondément, le recours à la notion de populisme cache une forme ancienne de mépris pour le peuple et ce que Jacques Rancière nomme une haine de la démocratie. Puisque l’on confond populisme et démagogie, on sous-entend que le peuple, et notamment les classes populaires, serait naturellement incompétent et attiré par l’irrationnel ou la xénophobie.
Vieille tradition antidémocratique qui commence en philosophie avec Platon et Aristote. Il faut toute l’audace d’un Rousseau pour penser que le peuple puisse être souverain. Longue opération de dénigrement pour les libéraux, qui affirment l’idéal de liberté, à condition que le peuple ne s’en mêle pas, inventant le suffrage censitaire au XIXe siècle ou, dans les années 1960, promouvant avec Samuel Huntington l’apathie électorale des classes populaires. Nos intellectuels libéraux aujourd’hui continuent le travail de dénigrement, Alain Minc s’arrogeant le cercle de la raison, Alexandre Adler en appelant à une « dictature bienfaisante » en Grèce. Les exemples sont hélas innombrables.
À force d’un tel mépris, l’accusation de populisme risque fort de se muer en prophétie autoréalisatrice. Pour le meilleur, à condition que le peuple se mêle de nouveau de politique et fasse comme une révolution citoyenne. Pour le pire, si l’on continue de désigner le Front national comme un parti aussi populaire que populiste. "
(*) Benoît Schneckenburger vient de publier le Populisme – le fantasme des élites, aux Éditions Bruno Leprince. 95 pages, 5 euros.
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- "Une novlangue inquiétante" -
Julie Clarini - Les idées claires. 26.05.2011
" C'est parfois au détour d'un article qui n'a rien à voir, ou presque, qu'on trouve, comme disait Ségolène Royal, la « pépite », la petite remarque qui devient fulgurance, que vous allez garder en tête, c’est sûr.
J'ai fait une rencontre de cette sorte en lisant un entretien avec la sociologue Annie Collovald. On l'interroge sur un sujet dont elle est spécialiste, l'extrême droite. Y a-t-il continuité ou rupture entre les fascismes européens des années 30 et le renouveau populiste actuel ? lui demande-t-on.
Et l'une de ces questions suscite un développement limpide, c'est toujours limpide quand quelqu'un l'a pensé pour vous, un développement sur la disparition des intérêts sociaux concrets.
Oui, vous savez, tous ces sujets qui n'intéressent plus que le quotidien L'Humanité et qui tendent à devenir invisibles dans les débats et les discours politiques.
Exemples qu'on reprend, donc, à Annie Collovald : on ne parle plus des chômeurs, mais du chômage, on ne parle plus du travail, mais de l'emploi. On nous rabâche les oreilles avec la Sécurité sociale et son gouffre, mais les malades et les accidentés se font discrets.
Bref, on convie pour parler du réel les catégories de pensée politiques ou bureaucratiques.
Nous devons faire face, constamment, à une véritable abstraction, « mise en abstraction », si l'on peut dire, de la vie de tous les jours. Ce qui est une forme, en effet, de disparition de la réalité sociale, une disparition qu'on ressentait sans avoir vraiment perçu ce qui causait cette impression.
Car on vous parle de dépendance ou de minima sociaux, vous ne pouvez pas dire que la société est oubliée. Ces sujets donnent lieu à une profusion de sondages sur les préoccupations réelles des Français, et pourtant ça sonne toujours un peu faux, comme une résonnance un peu lointaine.
Mais alors pourquoi les politiques emploient-ils ce lexique qui brouille les vrais sujets, ceux qui font la trame des vies ordinaires ?
Tout ça n'est pas sans explication. Si l'on en croit Annie Collovald, les hommes politiques et leur entourage sont aujourd'hui persuadés que ce sont les leaders d'opinions qui font les élections.
La bataille des idées ne se gagne plus en mobilisant les militants, mais en séduisant les commentateurs, ceux qui vont donner le la, qui vont fabriquer les unes et commander les sondages.
« Le principal terrain des hommes politiques est un terrain de papier », explique-t-elle. Ils en sont certains, c'est là que ça se joue. Fi des véritables enjeux, il s'agit avant tout de faire ce que les analystes, les journalistes politiques, appellent une bonne campagne.
Et une bonne campagne, c'est saturer l'espace médiatique avec des thèmes (l'emploi, l'immigration, la sécurité, qu'importe...), des thèmes empruntés au vocabulaire de la science politique et de l'art administratif que comprendront ceux à qui ils s'adressent vraiment.
Car le constat, c'est que la seule réalité sociale qui mérite d'être prise en charge et retraduite est celle qui occupe la presse et les conversations en ville. Bref les sujets de société défendus le sont moins pour eux-mêmes (et pour les projets qu'ils véhiculent) que pour le bruit médiatique qu'ils vont déclencher et par lequel se fera, croit-on, la différence.
Le problème, c'est qu'un tel type de compétition politique ouvre un zapping programmatique incessant. Les mots se détachent de la réalité et des convictions elles-mêmes. C’est une sorte de « novlangue ». Et sous l'effet de la dynamique de la campagne perpétuelle, tout devient possible, y compris au passage la légitimation des discours racistes.
D'où l'inquiétude d'Annie Collovald sur la montée d'un nouveau fascisme.
Et on rejoint, de là, le thème général de l'interview qu'elle donne à la revue Vacarme. Le fascisme, il ne faut pas le penser comme l'altérité absolue au régime démocratique, comme un méchant au crâne rasé, mais comme possiblement contenu dans ce discours qui s'abstrait du réel au nom de la rentabilité électorale, et qui va toujours plus loin dans la transgression.
Voilà comment des sociétés démocratiques (comme la nôtre) peuvent se détourner des valeurs qui la fondent.
Juste un mot pour vous donner envie de lire ce numéro de Vacarme, sur les nouveaux fascismes. Une citation de Georges Orwell : « Lorsque les fascistes reviendront, ils auront le parapluie bien roulé sous le bras et le chapeau melon. »
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Annie Collovald a voulu déconstruire et remettre en cause le terme de « populisme » qui sert aujourd’hui d’explication au succès électoral du Front national. L’auteure retrace l’histoire de ce mot et les raisons de son utilisation récente en science politique pour qualifier le Front national.
" Le populisme a conquis, dans le milieu des années 1980, une place prédominante dans les commentaires politiques pour désigner des phénomènes qui, à l’instar du FN, étaient jusqu’alors pensés comme relevant de l’extrême droite.Cette interprétation actuellement dominante dans différents secteurs du commentaire politique (histoire, analyse électorale, sondages, journalisme) voit dans le FN le premier parti ouvrier de France. Des analyses empiriques désignent les groupes populaires comme les principaux soutiens du parti de Jean-Marie Le Pen.
Classes populaires, hier classes dangereuses, aujourd’hui classes autoritaires par ressentiment, aveuglement, inclinaison atavique, mauvaise éducation ou anomie sociale et politique ?
Des analyses mal fondées, doublées de déformations interprétatives, imposent la figure fantasmatique d’un peuple menaçant pour la stabilité de la démocratie, et dénient une fois de plus ce qu’est la réalité sociale et morale des comportements politiques des groupes populaires. On manque du même coup une véritable analyse des raisons du succès du FN, de la particularité de son déloyalisme politique et de la nature du danger qu’il incarne pour la démocratie. On évite aussi de se poser une question importante pour comprendre comment peut tenir une telle interprétation, si imprégnée de racisme social et si éloignée de toute réalité : à qui et à quoi sert l’autoritarisme prêté au peuple ? " lire la suite
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Annie Collovald est maître de conférences en science politique, université Paris X-Nanterre, membre du LASP-CNRS (Laboratoire d’analyse des systèmes politiques).
Le « vote Le Pen » : la faute au populaire ? - Annie Collovald - la revue Vacarme : " Qu’est-ce qui se raconte dans la focalisation exclusive de l’analyse du vote FN sur le populisme et le protestataire ? Ou comment la résurgence de la figure du « salaud de pauvre » contribue à éluder une critique politique sérieuse du FN." Lire la suite
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- " Guerre aux chômeurs ou guerre au chômage " -
Emmanuel Pierru
Editions Athèles.org
" Le chômeur condense tout un ensemble d’indignités sociales et politiques qui en font une figure peu fréquentable et peu respectable. Le chômage « volontaire », les « trappes à chômage », la « violence » des chômeurs, leur tentation électorale vers le FN sont quelques-uns de ces lieux communs de la vision néo-libérale du chômage, empiriquement réfutables à la seule lumière des travaux sociologiques menés sur ce thème.
11:41 Publié dans - Lectures, Littérature, Politique | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
| Tags : populisme, novlangue, julie clarini, benoît schneckenburger, annie collovald, éditions du croquant, emmanuel pierru, vacarme, melenchon, le monde, plantu |
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